Scène française

Nolwenn Leroy

Interview Nolwenn Leroy

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Nolwenn Leroy est de retour dans les bacs avec son troisième et nouvel album, « Le Sheshire Cat & Moi« . A cette occasion, Zikeo.net s’est entretenu avec la jeune femme.

J’ai l’impression que tu as pris le temps de la réflexion, après celui de Voulzy.
Entre le premier et le deuxième, j’avais déjà pris le temps de la réflexion, plus le temps de le faire avec Laurent, on avait pris un certain temps. J’ai fait fort sur le troisième, j’ai été atteinte de « laurentvoulzite » aiguë, le fait de prendre son temps. Pour Laurent, c’est vraiment une question d’arrangements et de réalisation. Pour moi, c’était le désir de faire le point, faire le bilan, et d’affiner. Ce deuxième album constituait une base, une vraie carte identité pour moi. Il fallait construire et affiner en prenant ce deuxième album comme base. C’est ce que j’ai essayé de faire. J’avais envie de faire cet album toute seule, de travailler en famille, comme j’ai pu le faire sur le deuxième album. Mais sur le deuxième, Laurent m’a guidé, j’ai appris à ses côtés, c’est lui qui drivait le projet. Là je dois driver le projet. Je pense que c’est ce qu’on attendait de moi sur cet album, que je drive les choses, que je sois maître de tout ce qui se passe, que j’écrive, que je compose. On attendait quelque chose de plus personnel, j’avais besoin de ça depuis un certain temps.

Quelle était l’idée ? Tu as des collaborations scandinavo-anglo-saxonnes. Tu es allé chercher là haut ?
C’est une longue histoire dans le sens où c’est vraiment un album fait de manière artisanale, avec des gens que j’ai rencontrés au fil des années, avec qui je suis devenue amie. Lorsque je les ai rencontrés, je ne pensais pas forcément qu’on allait travailler ensemble. A un moment donné, je me suis dit que si on s’était rencontré à ce moment là, c’est qu’on avait peut être quelque chose à faire ensemble. C’est la même chose pour Thomas Jacquet qui a fait la pochette, et pour toutes les personnes qui sont dans cette histoire, dans cette petite famille. J’ai vu Teitur en concert à New York il y a cinq ans, il partageait l’affiche avec Jonatha Brooke et Suzanne Vega. Je suis sortie du concert en me disant qu’il était incroyable. Quelques mois après je vois des affiches à Paris, je vais le voir à la Maroquinerie, je lui donne mon CD, on discute un peu. Je cherchais une première partie pour mon Olympia. Il accepte, et on est devenu ami. Je me suis retrouvée toute seule à la fin de la tournée, je me suis demandé par quel bout commencer, que faire. J’avais quelques textes de prêts mais j’avais besoin de quelque chose qui m’aide à démarrer. Je suis allée voir Teitur à Copenhague. Je lui ai dit ce que je voulais faire, la manière dont je voulais bosser. Je lui ai demandé s’il était prêt à m’aider. Il m’a envoyé voir Rupert Hine. Il m’a dit qu’il n’y avait aucun souci, mais que je devrais aller voir le monsieur qui l’a aidé sur son premier album. Si j’ai des doutes ou que je me pose des questions, cette personne devrait pouvoir me donner la clé pour résoudre un peu ces problèmes. Je suis allée à Los Angeles, parce que Rupert est Anglais de pure souche mais habite maintenant à Los Angeles.

Tu peux nous dire qui est Rupert Hine ?
C’est un producteur, un vieux de la vieille, qui travaillait dans les années 80 et qui a eu d’énormes succès. Il a produit de très gros albums, Tina Turner, Suzanne Vega… Il a aussi eu sa propre carrière, il a fait de très bons disques. Il a une voix incroyable qu’on reconnaît entre mille. Il a produit le premier album de Teitur, c’est pour cela qu’il m’a envoyé vers lui. Il pensait qu’il pourrait m’apporter quelque chose, me donner les clés pour résoudre mes problèmes existentiels de l’époque. Me voilà donc à Los Angeles. Après de longues heures de discussion avec Rupert, on a décidé de partir ensemble pour des séances d’écriture. Il m’a dit qu’il pensait qu’en plus d’écrire les textes, je pouvais me mettre à la musique, puisque je suis musicienne. Le violon, le piano, il m’a dit qu’il m’en pensait capable. Il m’a donné les clés, donné confiance en moi, il m’a poussé à désacraliser ce moment où je me retrouve face au piano. J’avais plus, de par ma formation classique au conservatoire, l’idée d’être devant le piano avec ma partition et de jouer quelque chose qui m’est imposé. Il y avait une vraie rigueur et j’avais du mal à envisager le moment où je me retrouverais seule face au piano, avec rien, et de laisser libre cours à mon imagination. Il m’a vraiment aidé en ça. Les séances d’écriture ont débuté à Los Angeles. J’ai bénéficié du réseau de Rupert, d’amis auteurs compositeurs, de Jonatha Brooke, qui partageait l’affiche de Teitur ce fameux jour où je les ai vus en concert à New York. Je l’adorais depuis de nombreuses années et Rupert la connaissait bien. Il l’a fait venir à LA. Michelle Featherstone, Scott Mc Furnon, Amanda Ghost… une petite famille dans ce studio maison où habite Rupert à Los Angeles, des après midi de séances d’écriture avec chacun d’entre eux. Et je me suis lancée.

D’où est venu ce chat qui fait référence à « Alice au Pays des merveilles ». C’est un disque d’atmosphère et ça a été le point de départ ? Tu l’appelles comme ça cet album.
Le Cheshire Cat est un personnage extrait du roman de Lewis Carroll, « Alice au Pays des merveilles ». J’insiste souvent sur le fait que cet album s’articule autour de ce que le Cheshire Cat symbolise, et non pas autour d’Alice au pays des merveilles. C’est cette fascination/répulsion que j’ai pour ce chat depuis tant d’années. Petite, je ne voyais pas ce qu’il y avait derrière ce roman pour enfants. Finalement, ce Cheshire Cat m’a inspiré toute cette folie douce, dont on est tous atteint. On vit dans un monde un peu fou. La folie est une notion majeure du siècle dans lequel on vit. C’est extrêmement angoissant quand on y pense. C’est une notion qui m’inspire énormément. Je trouvais que le Cheshire Cat était le parfait symbole de cette notion. Ça peut être la folie à grande échelle, la folie dont on est tous atteint. On a tous des moments de folie, où on fait des choses bizarres. Le Cheshire Cat représente aussi la schizophrénie que je pouvais ressentir au départ, quand j’avais un discours qui n’était pas en accord avec la musique que je pouvais faire. J’avais l’impression de parler d’artistes, d’influences, de ce que j’aimais et de ce que j’étais. Après j’arrivais sur scène avec une chanson qui ne me ressemblait pas trop. J’aime l’idée de ne pas être cernable, mais j’étais vraiment incernable pour certains médias et je me disais : « Comment je peux dire que j’aime ça et faire une musique totalement différente ». Je l’ai un peu mal vécu au départ. Le Cheshire Cat est aussi celui qui cherche à embrouiller un peu Alice, de lui indiquer le mauvais chemin. Alice finit par trouver son chemin. Je suis un peu le côté sombre d’Alice, qui a réussi à trouver son chemin, à ne pas se faire entourlouper par le Cheshire Cat et son sourire fourbe.

Tes capacités vocales ont fait qu’on a projeté vers toi des choses qui sont plus dans l’effort et dans l’interprétation. Il a fallu que tu fasses un peu abstraction de ça pour faire ce que tu avais envie de faire ?
Je dis souvent qu’on ne m’a jamais entendue chanter autant que sur cet album. Je ne suis pas dans la puissance mais dans la présence. Chaque instrument est identifiable. J’avais envie de susurrer à l’oreille de ceux qui vont écouter cet album. C’est vraiment un album qui s’écoute, il faut entrer dans l’univers, dans l’ambiance. La première chanson extraite, Faut-il, faut-il pas ? est un lien parfait entre le deuxième et le troisième album. Je trouve qu’on ne s’imagine pas à quel point l’album est différent en écoutant seulement le single. Vocalement, il y a un vrai parti pris au niveau du son, de l’espace, du silence. J’ai eu cette impression quand on a commencé à enregistrer et à faire les arrangements. Il y a de la place, et c’est assez rare aujourd’hui. On a un peu peur des moments d’espace et de silence dans les chansons alors que c’est important, vital, et que ça apporte quelque chose aux chansons. Il y a eu un véritable travail sur la voix.

Tu as beaucoup appris sur cet album ?
J’ai pris du recul sur ma propre voix. J’ai toujours eu horreur de m’entendre, pour moi ça ne pouvait rien apporter. J’avais une sorte d’appréhension, je n’avais pas envie de réécouter mes performances. Lorsque je travaillais sur cet album, je me suis dit qu’il fallait réécouter un peu pour faire le point, le bilan d’avant. Tout ce que j’aime chez les autres, ces fêlures, ces cassures, ces moments où tu rentres en communion avec l’artiste, où tu es touché par un souffle dans la voix, tous ces moments que j’adorais chez les autres, je ne les tolérais pas chez moi. De par ma formation classique au conservatoire, tout devait toujours être carré, parfait… Je pouvais tout refaire indéfiniment. Mais ce que j’aime indéfiniment sur les disques des gens que j’aime écouter, c’est cette instantanéité, ce qui n’est pas calculé. Je ne retrouvais pas ça sur mes albums précédents. J’avais envie de ça, tout particulièrement pour cet album. D’où les trois prises de voix par chanson. C’était un énorme défi. Lorsque je suis arrivée en Suède, j’ai commencé au chauffer ma voix, à travailler… On m’a dit : « Ecoute Billie Holiday du matin au soir », pas pour essayer de chanter comme elle, ce qui est totalement impossible, mais pour essayer de saisir ce côté instantané, cette émotion, cette fêlure qui est en elle et qu’on ressent quand elle chante. En studio, elle ne faisait qu’une prise de voix, elle déballait tout. Aujourd’hui, avec tous les moyens qu’on a… Parfois c’est regrettable, parce que ce côté instantané peut se perdre alors que c’est tellement beau sur un disque. Trois prises de voix. Pour la première, tu chantes ta chanson comme tu l’as écrite. La deuxième, tu commences à être dans le vrai, tu améliores un peu ta première version. La troisième sert juste à te rendre compte que la deuxième est meilleure. La troisième est un peu trop calculée. Voilà comment on a travaillé. Au début, ça a été un choc pour moi. Mais maintenant, je ne me vois pas travailler autrement. Je n’arrive pas à comprendre. C’est comme Marie Callas, que j’ai toujours adorée. Elle n’était pas pour certains puristes la technicienne parfaite. Elle avait cette fêlure. Elle dépassait la technique, elle était à la recherche d’autre chose. Je n’ai pas voulu faire comme Billie Holiday ou la Callas, loin de là, juste de faire.

Dans les textes, tu as pu donner une petite touche surréaliste. Tu es allée plus loin. Quand on prend Textile schizophrénie, Valse au sommet, ça t’a permis d’aller plus loin dans l’écriture ?
Ça m’a permis d’aller plus loin. Chaque chanson est écrite de manière différente. Il y a des chansons plus poétiques, d’autres avec une deuxième lecture, des chansons politiques comme Valse au sommet. J’étais tellement agacée par tous ces sommets, ces fastes, tout cet argent dépensé dans les G20, les G8… Finalement, après avoir écrit cette chanson, il y a eu une polémique autour de ça. Je trouvais ça terrible de voir qu’ils ne pensent qu’à savoir qui va être la plus belle première dame alors que ce n’est pas vraiment le sujet, et de voir tout cet argent dépensé alors que des gens n’ont pas de toit en ce moment. Je trouve ça terrible, triste. D’où cette chanson, cette valse très légère, et ces paroles plus dures. Il y a aussi des chansons plus poétiques, comme Mademoiselle de la Gamelle, Amis des jours de pluie, j’ai pu me permettre plein de choses sur cet album, je me suis vraiment amusée à écrire. Ça a été très dur parce que tout l’album a été écrit en anglais, toutes les sessions d’écriture avec Teitur, Jonatha, Rupert, tout s’est fait en anglais. L’album est entièrement en anglais à la base. Puis on s’est dit que cet album n’était pas un album concept en anglais, qu’il était important de faire le lien avec le public avec des chansons françaises. Je trouve qu’il y a beaucoup de gens qui chantent extrêmement bien en anglais, comme Emilie Simon, Camille, et des gens qui le font super mal, et qui le font pour faire genre. Je n’avais pas envie de faire genre. C’est une langue importante pour moi, parce que j’ai habité aux Etats Unis. C’est une langue que je parle très régulièrement, pas autant que ma langue maternelle mais presque. Je n’avais pas envie d’arriver avec un album tout en anglais à un moment où beaucoup d’albums sortent en anglais. Je suis heureuse de pouvoir le dire aujourd’hui parce que quand j’ai commencé à écrire des chansons, je ne pouvais pas faire des adaptations de mes textes en anglais. Parfois, j’ai dû partir sur des thématiques différentes. C’était très laborieux. Je trouve que le français a vraiment apporté une « french touch » à certaines chansons, je pense notamment à Valse au sommet. La chanson française est vraiment beaucoup mieux. C’est beaucoup plus dur mais quand on y arrive on est heureux. C’est beau. Mais c’est beaucoup plus dur d’écrire en français. J’ai quand même gardé deux ou trois chansons en anglais comme You get me, parce qu’il faudrait une très longue phrase pour le traduire en français. « You get me », ça veut dire qu’on se comprend sans que j’ai besoin de dire quoique ce soit, par un regard tu saisis ce que je suis, tu me comprends. Pour le dire en français, c’est plus long. Sur certaines chansons, j’ai gardé l’anglais parce qu’elles étaient belles comme ça. Je suis vraiment heureuse d’avoir fait l’effort de faire des chansons en français.

Est-ce que tu as pensé un peu à tes fans, qui t’ont suivi au fur et à mesure? Il y a eu trois épisodes, et voici un troisième épisode plus intime. Tu as dû te projeter vers la scène. On est dans une autre atmosphère. Entre « Cassé » et ton nouvel album, comment vas-tu faire le lien ?
Comment projettes-tu les choses pour la scène qui va arriver en 2010 ? Je n’ai pas vraiment le choix, je suis obligée de passer par un réarrangement de certains titres du deuxième album. Je ne pense pas avoir de souci. Ce qui est fabuleux avec les chansons bien écrites, comme a pu le faire Laurent sur mon deuxième album, c’est que ces sont des mélodies qu’on peut arranger de toutes les manières, en blues, country, folk… C’est pour ça que je ne pense pas avoir de souci. Cela sera peut être plus dur avec le premier album, bien qu’il me tarde de faire une version inattendue de « Cassé ». Je pense que c’est possible, parce que c’est aussi une mélodie forte. Il y a un vrai parti pris sur le premier album, les chansons font plus variété française. D’où l’intérêt de trouver autre chose, c’est très ludique de travailler là dessus, d’essayer de réinventer, de trouver une nouvelle vie à certaines chansons, pour qu’elles s’intègrent mieux au spectacle, et qu’elles soient plus cohérentes avec ce que je présente aujourd’hui. Ça fait vraiment partie de ce que j’aime faire lorsque je travaille sur une nouvelle tournée. Les fans ont été patients, ils m’ont attendue et je les remercie. C’est vrai qu’avec moi il faut être patient, je prends mon temps. Mais l’exécution a été rapide finalement. La préparation, définir la direction que l’on veut prendre, a été majeure et prend du temps. La voix centrale, la harpe, qui est l’instrument central de l’album, et chaque instrument autour. Je crois qu’ils ont dû être très surpris par Nolwenn Leroy, je pense qu’ils vont être très surpris sur cet album, mais je pense qu’ils s’attendaient à un moment donné à ce que j’affine. Je travaille dans cette direction. Pour revenir à la voix, je pense que ce qu’ils apprécieront, c’est la place qu’occupe la voix sur cet album. La voix est vraiment centrale et au coeur de la musique.

Qu’est-ce que tu retiens de cet album, que tu as voulu maîtriser d’un bout à l’autre ? Ça t’a révélé quelque chose à toi-même ?
Maîtrisé mais pas calculé, car fait avec des amis dans une maison studio dans une cambrousse suédoise. J’ai beaucoup appris aux côtés de Teitur, ça a été une expérience très différente de ce que j’ai pu apprendre aux côtés de Laurent. J’étais beaucoup plus investie dans la partie musicale, c’était un tout autre travail. J’ai pris beaucoup plus de place, je me suis plus investie, c’est certain, et c’était logique pour moi. J’avais besoin de ça. J’ai appris à me retrouver enfin seule face à la page blanche pour me demander : « Quel est le nouveau chapitre de mon histoire ? », pour prendre des partis pris, d’être ferme. J’ai pris beaucoup de décisions sur cet album, il y a un parti pris musical, un parti pris au niveau de l’image. J’étais très ferme. J’avais des idées, je voyais des images en écrivant les textes. J’ai été au bout de chaque chose. Je ne pouvais pas être dans le tiède, j’y suis allée à fond, je pense que c’était le moment ou jamais, c’était ce qu’on attendait de moi. Ça me rend très heureuse, cet album parle pour moi, c’est une impression que je n’ai pas eue auparavant, pas comme ça. Il parle pour moi, et j’ai tellement de choses à raconter sur ce disque ! Il n’y a plus de décalage entre mon discours et la musique que je présente. C’est fabuleux d’avoir juste à expliquer un peu les chansons. Quand la musique parle pour toi et que ta meilleure carte d’identité c’est ton disque, c’est fabuleux. C’est un sentiment très fort sur ce disque.

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